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Oméga-3 : EPA et DHA ont-ils les mêmes preuves cardiovasculaires ?
Comprendre avant d’interpréter
EPA et DHA sont souvent réunis sous une même appellation : « les oméga-3 ». Pourtant, il s’agit de deux acides gras distincts, avec des effets biologiques partiellement différents
et surtout des niveaux de preuve cardiovasculaire qui ne sont pas interchangeables.
C’est là que l’interprétation devient délicate. Une préparation contenant EPA et DHA peut réduire efficacement les triglycérides sans avoir démontré qu’elle diminue les infarctus ou les AVC. À l’inverse, une formulation pharmaceutique très spécifique d’EPA, l’icosapent éthyl, a réduit les événements cardiovasculaires dans une population bien définie sous statine. (PubMed)
La méta-analyse publiée en 2026 sur les formulations riches en EPA renforce cette distinction, mais sans démontrer que le DHA « annulerait » l’effet de l’EPA. La bonne question clinique n’est donc plus simplement : « faut-il donner des oméga-3 ? », mais quel produit, pour quel objectif, chez quel patient ?

Un enjeu majeur de santé publique
Les maladies cardiovasculaires restent la première cause de mortalité mondiale : l’OMS estime qu’elles ont causé 19,8 millions de décès en 2022, soit environ 32 % de l’ensemble des décès. (Organisation mondiale de la santé)
À quelques jours de la Journée mondiale du cœur, l’enjeu pour le praticien est de ne pas confondre trois niveaux de preuve : modifier un biomarqueur lipidique, modifier plusieurs facteurs de risque, et prévenir réellement un événement cardiovasculaire. Une baisse des triglycérides est biologiquement intéressante ; elle ne constitue pas, à elle seule, la preuve d’une réduction des infarctus, AVC ou décès cardiovasculaires.
Ce que dit la science…
Contexte scientifique
Contexte scientifique : EPA et DHA, deux oméga-3 mais pas deux molécules identiques
EPA et DHA sont des AGPI oméga-3 marins. Tous deux peuvent diminuer les triglycérides, notamment à doses élevées. Mais leurs effets sur les lipoprotéines, les membranes et différents processus de signalisation ne sont pas strictement superposables.
Un essai croisé comparant 3 g/j d’EPA pur et de DHA pur a confirmé une baisse des triglycérides avec les deux molécules ; dans cette étude, seul le DHA augmentait significativement le LDL- C. (PubMed) Cela ne signifie pas que le DHA augmente nécessairement le risque cardiovasculaire : un biomarqueur intermédiaire ne permet pas, à lui seul, de conclure sur les événements cliniques.
Le point clé est précisément celui-ci : effet lipidique ≠ effet démontré sur les événements cardiovasculaires.
Cette distinction est devenue centrale depuis les résultats discordants de REDUCE-IT et STRENGTH.
Passons des principes aux preuves utiles.
Synthèse des études – ce que disent les preuves
| Année | Origine | Résultat clé / Impact clinique | Lien |
|---|---|---|---|
| 2019 | REDUCE-IT – RCT, 8 179 patients | Icosapent éthyl 4 g/j, sous statine, TG 135–499 mg/dL : critère CV principal 17,2 % vs 22,0 %, HR 0,75. Preuve d’effet événementiel dans cette population précise | ➡️Lien |
| 2020 | STRENGTH – RCT, 13078 patients | 4 g/j d’une formulation EPA+DHA : pas de réduction significative des événements CV, HR 0,99, malgré des effets favorables sur plusieurs marqueurs | ➡️Lien |
| 2021 | Méta-analyse, 38 RCT, 149051 participants | Réductions plus marquées avec EPA seul qu’avec EPA+DHA pour plusieurs événements ; hétérogénéité importante entre essais | ➡️Lien |
| 2024 | RESPECT-EPA – RCT, prévention secondaire japonaise | EPA 1,8 g/j : critère principal numériquement réduit mais non significatif, HR 0,79 ; population sélectionnée sur un ratio EPA/AA <0,4 | ➡️Lien |
| 2026 | Méta-analyse formulation-spécifique, 6 essais, 42 738 patients | EPA-dominant : hospitalisations pour angor instable réduites, RR 0,75. Plusieurs autres critères n’étaient pas significatifs dans l’analyse globale. L’effet variait selon la formulation | ➡️Lien |
Ce que change réellement la méta-analyse 2026 :
L’analyse de Faheem et al. constitue un apport important parce qu’elle ne regroupe pas indistinctement tous les « oméga-3 ». Elle distingue les essais utilisant des formulations à forte dominante EPA – au moins 1,8 g/j et ≥50 % d’EPA – des formulations mixtes. Six essais totalisant 42 738 participants ont été inclus. (PubMed)
Le résultat le plus robuste concerne l’angor instable : RR 0,75 [0,66–0,87]. En revanche, l’analyse globale ne retrouvait pas de réduction statistiquement significative de l’AVC ischémique ou de la mortalité cardiovasculaire. Infarctus récidivant et revascularisation devenaient significatifs après exclusion de STRENGTH, l’essai utilisant EPA+DHA. (PubMed)
C’est un signal en faveur d’un effet dépendant de la formulation, pas la démonstration que le DHA serait responsable de l’échec des préparations mixtes. Les populations, doses, comparateurs et protocoles diffèrent également entre essais..
Trois niveaux à ne plus confondre en pratique
1. Faire baisser les triglycérides
EPA et DHA peuvent réduire les triglycérides.
C’est un effet biologique documenté. Mais deux formulations abaissant les triglycérides de façon comparable ne produisent pas nécessairement les mêmes résultats cardiovasculaires.
2. Modifier des facteurs de risque
Les oméga-3 peuvent modifier plusieurs paramètres : triglycérides, composition lipidique, certains médiateurs inflammatoires ou propriétés membranaires.
Ces modifications restent des critères intermédiaires.
3. Réduire les événements cardiovasculaires
C’est le niveau de preuve le plus exigeant.
REDUCE-IT a démontré une réduction des événements avec 4 g/j d’icosapent éthyl, pas avec n’importe quelle huile de poisson ni n’importe quelle association EPA+DHA. (PubMed)
Cette nécessité de raisonner à partir d’une formulation ayant démontré un bénéfice clinique se retrouve dans les recommandations européennes, qui individualisent désormais l’icosapent éthyl à forte dose dans une population précise.
Oméga-3 – protocole praticien
- Si l’objectif est l’alimentation cardioprotectrice → privilégier le modèle alimentaire global et la consommation de poisson selon les recommandations nutritionnelles. Ne pas transformer l’aliment en équivalent d’un médicament à 4 g/j d’EPA purifié.
- Si des triglycérides sont élevés → caractériser d’abord alcool, contrôle glycémique, poids/adiposité, alimentation, médicaments et causes secondaires. Une baisse des TG sous EPA/DHA ne permet pas de conclure à une réduction proportionnelle du risque CV.
- Si le patient est à haut ou très haut risque, sous statine, avec TG à jeun 135–499 mg/dL (1,52–5,63 mmol/L) → les recommandations ESC/EAS 2025 indiquent que l’icosapent éthyl à 2 g deux fois par jour peut être considéré pour réduire les événements CV, classe IIa, niveau B. (EAS)
- Si le produit associe EPA+DHA → ne pas extrapoler les résultats de REDUCE-IT.
- Si l’objectif est uniquement “prévenir le risque cardiovasculaire” chez un sujet sans indication spécifique → ne pas présenter un complément oméga-3 comme ayant démontré le bénéfice de l’icosapent éthyl.
- Si antécédent de fibrillation atriale ou traitement susceptible d’augmenter le risque hémorragique → intégrer le profil de sécurité et les interactions à la décision avant utilisation à forte dose.
Biomarqueurs pragmatiques
Triglycérides : utiles pour caractériser le phénotype lipidique et identifier notamment la
population correspondant aux recommandations sur l’icosapent éthyl.
LDL-C, non-HDL-C et ApoB : indispensables pour replacer les TG dans le nombre et la charge des particules athérogènes. L’objectif prioritaire reste la maîtrise du LDL-C selon le risque individuel. L’ESC/EAS maintient d’ailleurs la statine comme traitement pharmacologique de première intention dans l’hypertriglycéridémie à haut risque. (Escardio)
Profil des acides gras érythrocytaires / index oméga-3 : il renseigne le statut en EPA+DHA et peut documenter l’exposition ou le suivi nutritionnel. Il ne constitue cependant ni un diagnostic cardiovasculaire autonome, ni un objectif thérapeutique événementiel validé. C’est précisément la prudence retenue dans le module PAGE IEDM.
Ratio EPA/AA : intéressant en recherche et utilisé comme critère d’inclusion dans RESPECT-EPA (<0,4), mais ce seuil japonais ne doit pas être généralisé comme cut-off universel. (PubMed)
Sécurité & réglementaire
À forte dose, les oméga-3 ne sont pas dépourvus d’effets indésirables. Dans REDUCE-IT, les hospitalisations pour fibrillation atriale ou flutter étaient plus fréquentes sous icosapent éthyl : 3,1 % contre 2,1 %. Les saignements graves étaient numériquement plus fréquents, sans différence statistiquement significative : 2,7 % contre 2,1 %. (PubMed)
Une méta-analyse plus large retrouve également une augmentation du risque de fibrillation atriale, particulièrement aux doses élevées et chez les populations cardiovasculaires à haut risque. (PubMed)
En Europe, l’icosapent éthyl est un médicament sur prescription, autorisé comme adjuvant à une statine chez certains adultes à risque cardiovasculaire élevé avec triglycérides augmentés. (European Medicines Agency (EMA)) Il ne doit pas être assimilé aux compléments alimentaires EPA/DHA disponibles en vente libre.
Pour les compléments : vérifier contenu réel en EPA et DHA, stabilité oxydative, traçabilité et certificat d’analyse.
Pistes émergentes
- Formulation plutôt que catégorie “oméga-3” : signal désormais suffisamment fort
pour éviter les extrapolations entre produits. - EPA et plaque athéroscléreuse : CHERRY et EVAPORATE suggèrent des modifications de progression de plaque, mais les méthodes d’imagerie diffèrent et n’ont pas pu être combinées dans la méta-analyse 2026. (PubMed)
- Biomarqueurs de statut pour sélectionner les patients : piste intéressante, mais ni l’index oméga-3 ni le ratio EPA/AA ne disposent aujourd’hui d’un seuil universel permettant de prédire à eux seuls le bénéfice thérapeutique.
Formations IEDM associées
Cette formation permet de replacer les acides gras dans une lecture beaucoup plus large du risque : insulinorésistance, dyslipidémie athérogène, inflammation, adiposité abdominale et risque résiduel. Elle évite précisément l’équation simpliste « un biomarqueur modifié = un risque corrigé ».
CTA : approfondir la stratification du risque cardiométabolique pour mieux hiérarchiser les marqueurs et les interventions.
Formation complémentaire : Profil des acides gras érythrocytaires – PAGE
Particulièrement pertinente pour comprendre ce que mesure réellement le statut en EPA/DHA, comment suivre une intervention et pourquoi un profil membranaire reste un outil complémentaire, pas un diagnostic autonome du risque cardiovasculaire.
De la théorie à la pratique…
Applications pratiques
Médecins
- Distinguer hypertriglycéridémie, risque athérogène global et indication thérapeutique.
- Vérifier LDL-C/non-HDL-C/ApoB, traitements, diabète, antécédents cardiovasculaires et risque de FA avant d’envisager une stratégie pharmacologique spécifique.
Pharmaciens
- Faire immédiatement la différence entre huile de poisson, complément EPA+DHA et icosapent éthyl pharmaceutique.
- Vérifier les cumuls, anticoagulants/antiagrégants et antécédents rythmiques.
- Ne pas transférer une allégation issue de REDUCE-IT à un complément commercial.
Diététiciens et autres Paramédicaux
- Travailler en priorité l’alimentation, les sources marines d’EPA/DHA, l’adiposité et les facteurs métaboliques influençant les TG.
- Le PAGE peut documenter un statut nutritionnel, mais la stratification du risque cardiovasculaire reste plurifactorielle.
Que dire à votre patient.e
« EPA et DHA appartiennent tous les deux à la famille des oméga-3, mais cela ne signifie pas que tous les produits ont démontré la même protection cardiovasculaire. »
Un complément peut faire baisser vos triglycérides sans avoir démontré qu’il prévient un infarctus.
Une formulation d’EPA purifié à forte dose a montré un bénéfice chez certains patients déjà traités par statine et présentant un risque cardiovasculaire élevé. Ce résultat ne s’applique pas automatiquement aux huiles de poisson du commerce.
L’alimentation, le LDL-cholestérol, la tension artérielle, le diabète, le tabac et l’activité physique restent des déterminants majeurs du risque cardiovasculaire.

Ce qu’il faut retenir
EPA et DHA ne doivent plus être regroupés sous une promesse cardiovasculaire unique.
- EPA et DHA diminuent les triglycérides, mais modifier un biomarqueur n’est pas équivalent à prévenir un événement.
- REDUCE-IT démontre un bénéfice événementiel pour une formulation précise d’EPA purifié, dans une population précise.
- STRENGTH n’a pas montré le même bénéfice avec EPA+DHA, malgré des effets biologiques favorables.
- La méta-analyse 2026 renforce l’hypothèse d’un effet dépendant de la formulation, sans démontrer que le DHA neutralise l’EPA.
- La décision clinique doit croiser formulation + dose + population + risque initial + objectif thérapeutique.
F.A.Q.
EPA et DHA ont-ils les mêmes effets cardiovasculaires ?
Non, leurs preuves cliniques ne sont pas interchangeables. EPA et DHA peuvent réduire les triglycérides, mais les essais évaluant les événements cardiovasculaires ont obtenu des résultats différents selon les formulations et les populations étudiées
Faire baisser les triglycérides avec des oméga-3 réduit-il le risque cardiovasculaire ?
Pas nécessairement. La baisse des triglycérides est un effet biologique, mais elle ne démontre pas à elle seule une réduction des infarctus, AVC ou décès cardiovasculaires. Ces bénéfices doivent être établis dans des essais cliniques dédiés
Pourquoi REDUCE-IT et STRENGTH ont-ils obtenu des résultats différents ?
REDUCE-IT a étudié 4 g/j d’icosapent éthyl chez des patients à risque élevé sous statine et a montré une réduction des événements cardiovasculaires. STRENGTH a évalué une
formulation EPA+DHA à forte dose sans retrouver ce bénéfice. Les différences de formulation, de population et de protocole empêchent d’attribuer cet écart au seul DHA
Peut-on remplacer l’icosapent éthyl par un complément alimentaire EPA/DHA ?
Non. L’icosapent éthyl est une formulation pharmaceutique spécifique dont les résultats ne peuvent pas être extrapolés aux huiles de poisson ou compléments alimentaires contenant de l’EPA et du DHA
L’index oméga-3 permet-il d’évaluer le risque cardiovasculaire ?
Il peut documenter le statut en EPA et DHA et contribuer au suivi nutritionnel, mais il ne constitue ni un diagnostic cardiovasculaire autonome ni un objectif thérapeutique événementiel validé
Publié par…
Dr Didier CHOS
- Mis à jour le 23 septembre 2026
- Contenu validé par le Conseil Scientifique de l’IEDM
- Dernière mise à jour des données cliniques : mars 2026
Fiche pratique IEDM
Fiche pratique : Oméga-3 en prévention cardiovasculaire : que regarder avant de supplémenter ?
Du profil alimentaire aux triglycérides : raisonner avant de choisir EPA/DHA
Références
- Faheem MA et al., 2026 – méta-analyse : six essais, 42 738 patients ; importance de la formulation
- Bhatt DL et al., REDUCE-IT, 2019 – RCT : icosapent éthyl 4 g/j ; réduction du critère CV principal
- Nicholls SJ et al., STRENGTH, 2020 – RCT : EPA+DHA 4 g/j ; absence de réduction des MACE
- ESC/EAS, 2025 – guideline : icosapent éthyl à forte dose à considérer chez certains patients à haut/très haut risque sous statine
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